Le formateur imite le crabe. « Tac, tac, tac ! La chaîne doit avancer sans à-coups. Chez Toyota, on n’a jamais vu deux voitures se monter dessus. A vous ! » Chacune des trente nouvelles recrues a son rôle : livraison, montage, convoyage… L’air de rien, ces « bleus » sont en train d’apprendre ce qu’est la lean production , le cœur du système Toyota : une fabrication sans rupture ni stock, hyper-rationalisée, beaucoup copiée, rarement égalée. Comme Xavier, Fred ou Matthieu, un millier de nouveaux members – le nom des opérateurs de Toyota – ont été embauchés cet automne pour produire la nouvelle Yaris, commercialisée début 2006. Toyota Onnaing, près de Valenciennes, emploiera alors 3 800 personnes.
En 2001, quand la première Yaris est sortie de l’usine, les objectifs étaient bien moindres. « Nous pensions produire 150 000 voitures par an et embaucher 2 000 personnes », se souvient Didier Leroy, le président de Toyota Motor Manufacturing France (TMMF). L’an prochain, 270 000 voitures seront livrées grâce à l’instauration d’une troisième équipe, la nuit. Si Valenciennes a dépassé les espérances, c’est grâce à la réussite commerciale de la Yaris. Mais aussi au succès de cette greffe japonaise en plein pays ch’ti.
Informations continues
Plongé au cœur de la machine, on se croirait dans un jeu vidéo géant. Sur la chaîne de montage, des dizaines de panneaux lumineux crépitent frénétiquement. La bande-son est à l’avenant : des airs connus ( La Lettre à Elise , Katioucha , Jeux interdits ) fusent. « Les tableaux servent à connaître l’état de la production, à repérer les anomalies, explique le guide. Lorsqu’une musique retentit, c’est qu’un member a arrêté la chaîne. » L’ andon , dispositif qui permet d’interrompre la chaîne, est un pilier du système Toyota : « On ne se fait pas engueuler quand on signale une anomalie, car sinon l’usine ne peut pas s’améliorer. » En permanence, chaque member est invité à faire part de ses kaizens , ces idées qui permettent de réduire les coûts, d’ajouter du confort ou de polluer moins. Toutes sont affichées, les meilleures étant distinguées.
Dialogues permanents |
A Onnaing, Toyota a transposé le management Made in Japan , fait de « relations différentes, franches et directes », résume Didier Leroy. Les managers ont reçu pour mission de ratisser le terrain, de dialoguer avec les équipes, de les aider si besoin est. Même le patron s’y met. « J’accorde un entretien sous vingt-quatre heures à tout opérateur qui veut me rencontrer », assure le président de TMMF. Deux ou trois feraient la démarche chaque semaine. Dans le Nord, terre d’antagonismes sociaux plus que de consensus, ces relations sociales-là ont d’abord étonné. « Mais nous avons réussi », se réjouit Francis-Régis Cuminal, le DRH maison. Le management Toyota, c’est aussi une disponibilité totale pour la collectivité. Afin de souder les groupes, les agents de maîtrise disposent d’un budget de sortie (restaurant, bowling, foot…). Les absences sont une catastrophe : quand un member n’est pas là, on l’appelle chez lui. « Et nous le recevons à son retour », explique Moundir Rachidi, chargé des relations sociales. Ces entretiens ont été instaurés en 2002 à cause d’un fort taux d’absentéisme. Depuis, l’assiduité s’est un peu améliorée. En cinq ans, l’usine est devenue une des plus performantes du groupe. « On progresse sans cesse dans le lissage de la production », se réjouit Didier Leroy. Pour fluidifier le système et baisser encore les coûts, les moteurs sont assemblés sur place depuis 2002. Bientôt, deux sous-traitants, filiales de Toyota, vont s’installer « de l’autre côté de la route ».
Ces valeurs et ce souci de la performance, le nouveau centre de formation est là pour les inculquer aux nouveaux. Construit dans l’usine, il est le premier à ouvrir hors du Japon. Au fil des vagues de recrutement, la sélection des candidats s’est perfectionnée. L’ANPE et les agences régionales d’intérim ont homogénéisé le filtrage. Le profil type ? Capacité d’adaptation, goût du travail en équipe. Les diplômes comptent peu, sauf dans les métiers techniques. A chaque recrutement, les candidats se bousculent. Chômage oblige, il a atteint 14 % à Valenciennes. Cet été, pour 1 000 places, quelque 20000 personnes ont postulé.
<> |
/> Défis annuels
Ce jour-là, huit athlètes sont réunis dans une salle de réception de l’usine : ces members vont défendre l’usine à l’Ekiden, une course de relais qui rassemble au Japon les meilleures équipes de Toyota dans le monde. Le vice-président – japonais – des affaires industrielles leur lit un discours. Le message est clair : pas question d’y aller seulement pour participer. Ils doivent faire mieux que l’année dernière. « Vous aviez fini 43es. Si vous augmentez votre temps de trois minutes, vous serez dans les vingt premiers. » Un coureur prend la parole, bien fort : « Vous pouvez compter sur nous pour atteindre cet objectif. » Du Toyota pur jus.
La ligne de production de la Yaris II. Si la cadence faiblit ou accélère – une voiture sort chaque minute en moyenne –, c’est toute la production qui est perturbée. Particularité du système Toyota : grâce à une corde qui court le long des lignes, les team members peuvent arrêter la chaîne en cas d’anomalie.
Les objectifs. Le management ne cesse d’en fixer aux members. En haut, les meilleurs coureurs partent pour l’Ekiden, la course annuelle du groupe au Japon. En bas, les « cinq minutes de communication » : le team leader fait passer les messages importants à son équipe.
L’atelier moteurs. Depuis 2002, les moteurs, usinés au pays de Galles, sont assemblés à Onnaing. Ils tournent au banc d’essai, à chaud, et sont ensuite immédiatement montés sur les voitures. Un précieux gain de temps.
Les équipes. Quelque 1 000 nouveaux members auront rejoint les équipes d’ici à la fin de l’année. Pendant cinq semaines, ils sont formés à deux pas des ateliers, dans un centre flambant neuf. La plupart sont originaires de la région. Certains étaient boulangers ou carrossiers, d’autres chômeurs ou sans expérience.
Toyota Onnaing, une référence
233 hectares, dont 14 pour l’usine
3 800 salariés à partir de février 2006
787 millions d’euros d’investis-sement
800 000 Yaris produites depuis janvier 2001
1 voiture par minute sortie des lignes
|